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fin de jour (dans la main du brouillard)

la nuit est proche, parti pas loin de chien pas loin de loup
ça monte
pas à pas ma silhouette s’enfonce dans la crème du plafond
retour au flou

d’abord descendu sous le brouillard j’ai pu revoir l’herbe, étonnamment verte, et les troncs (vérités presqu’oubliées depuis trois jours que nos yeux pagaient dans cette purée), les piques nues des prunelliers les églantines fripées par le passage du gel, puis l’eau qui coule bien sûr (ruisseau tailladé ces jours par les roues d’un tracteur) / depuis le pont (rambarde branlante) je ferme les yeux je vois les araignées d’eau qui il n’y a pas long patinaient là en famille, les bestioles inconnues faire l’ascenseur dans la lumière dorée (j’entame la montée en sourire, un coin de printemps sous le bras)

à l’étage du givre le brouillard à nouveau joue du pinceau
chaque fibre a triplé son volume d’une double-gaine de blanc
sur les barbelés des sortes de barbiches tremblotent — quelqu’un on dirait a découpé comme il a pu une feuille de verre, accroché ça là pour guirlande
je m’approche : ces trucs sont des poils de vaches qui trimbalent des rubans de glace, tressautent sous la bise

ça monte toujours
pour un peu mon souffle lui aussi givre, j’imagine
(je veux dire sa buée — l’air chaud sorti de ma trachée)

l’altitude change à chaque pas
le souffle du dehors, par petites bourrasques troubles, pourrait bien s’occuper de glacer ce début de sueur que je me sens au creux des reins
(quelques zéros et inférieurs dont on perd l’habitude)

sur ma gauche soudain des raies devenues plaques éclatent, blafardes : des tables installées pour les randonneurs sont deux parallélogrammes de presque neige qui percent la nuit et l’emprise du brouillard
en réponse à ce blanc je lève la tête : la lune, c’est elle, du fond du ciel elle imbibe peu à peu l’opaque gelée
pour la déchirer
sa lumière touche les bâtonnets des genêts, les barbelés, les têtes de poteaux qui explosent à qui mieux mieux, tout ça plus net que du lait — si ça se trouve mes dents elles aussi : explosent (si par exemple je souris)

je me souviens que la couleur est le reflet de la lumière posée sur les choses
qui aurait cru à une telle clarté dans cet aquarium débordé de purée ?

je monte encore, ça crisse
ça silence
une joie, que je reconnais, par vagues successives s’allonge sous ma peau
par mon corps j’ai oublié maintenant le froid l’idée de glace : j’ouvre l’écharpe
je suis le veinard qui évolue au plein du cristal
cathédrale blancheur
celui qui se réjouit d’entendre son pas

un peu plus haut la lune est là
pimpante
immuable si tu veux
croissant à y croiser un sourire
je me retourne : le Lac — à couper le souffle
la vallée n’est plus
Rossand, Brévenne, là-bas La Patte, D389 qui serpente vers L’Arbresle-aux-pierres-jaunes — n’importe quel nom tout est lac
noyé le connu/bâtiments/lotissements/preuves de Noël/voitures aux phares obsédants
noyé tout ça au gris
(qui croirait qu’on vit là-dessous ?)
en face une longue île noire, elle flotte — ou alors la rive opposée
je pense Léman, pense Caraïbes
je pense archipels
un bras de mer, là-bas en face le nouveau monde

et je ris dans ma tête : samedi c’est dire dans 2 jours je prends un panier de l’argent
— une barque —
je vais faire le marché dans ce monde d’en face

mais d’abord pisser un coup (la terre gelée, la vapeur), et puis descendre, plonger à nouveau dans la purée (bleue-grise maintenant), le noir profond des arbres et de l’humus, passer le ruisseau en amont là où ça glougloute fort, grimper le sombre de la colline jusqu’à ce chez moi (le point de lumière qui vient de s’éteindre ça doit être Marie qui quitte le bureau), mettre encore mes pieds dans cette nuit, faire confiance à ce qui me reste des yeux, aux oreilles bien sûr, aux chevilles qui savent, et passé la semelle aux orteils aux talons — confiance à ce qui me fait marcher

aussi à cette joie que j’ai vue s’allonger sous ma peau, cette brave bonne joie sauvage reconnue dans l’hiver — comme aux jours qui se suivent

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